(Mais non, mon titre n’est pas provocateur. La plupart des chercheurs en sciences sociales se conçoivent en iconoclastes : leur rôle se résume à passer outre cette sorte de résine de représentations préconçues qui sépare les faits sociaux et leur perception immédiate par les acteurs concernés.
Je préfère refermer la parenthèse ontologique avant qu’il ne se mette à pleuvoir du sang bachelardien sur le reste de cette note, mais rapidement, je pense que cette position par défaut à contre-courant du sens commun est à l’origine de très nombreux abus de position dominante dans la compréhension du monde matériel – voir en fin de note.)
En résumé :
- Il y a cet article d’une sociologue portant sur une écrivain.
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Il y a ensuite la réaction de l’écrivain, qui estime avoir été flouée et méprisée par l’enquête, où elle trouve des erreurs et dont elle refuse la thèse principale.
La réaction est publiée en même temps qu’un commentaire du comité éditorial, qui réagit par l’intermédiaire de Florence Weber. Le propos porte plus sur les méthodes d’enquête (ce n’est pas surprenant) :
La solution traditionnelle pour la publication des cas ethnographiques est l’anonymat. Mais l’usage de pseudonymes pour masquer les noms des personnes, des institutions ou des lieux pose la question de la contextualisation des cas, liée à ce que Jean-Claude Passeron appelle la dimension déictique de la connaissance sociologique. […]
Dans bien des cas, l’anonymat reste la seule solution qui non seulement protège l’enquêté de toute divulgation intempestive, mais aussi préserve les droits de l’analyse sociologique, c’est-à-dire la recherche d’une production de connaissance détachée, au moins provisoirement, des impératifs de l’action.
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Alain Desrosières vient lui aussi de réagir au même titre.
Cette analyse, mettant en œuvre la théorie de la domination sociale dans le champ de la production littéraire féminine de ces années militantes, montre que ce champ, loin d’être régi par l’idéal proclamé d’égalité et de sororité face à l’univers machiste, est lui aussi marqué par des rapports de classes et de pouvoir, en son sein et avec le reste du monde de l’édition.
Appliquant ainsi la grille dominants-dominés
au cas de Victoria, Delphine pense lui rendre justice, en la désignant comme victime d’incontournables structures sociales de domination, quelles que soient par ailleurs ses ambitions artistiques. Dans cette perspective, ses talents sont utilisés puis rejetés par d’autres plus puissants qu’elle, au gré de la conjoncture éditoriale. Ce type de dévoilement est supposé, par ses promoteurs, capable de produire un effet libérateur sur ceux qui découvrent ainsi que leur malheur ne provient pas de leurs démérites, mais de structures qui les dépassent. […] Mais, comme sa lettre le montre, Victoria ne ressent pas du tout ainsi les choses, car elle est mue par un autre mode d’évaluation d’elle-même, qui heurte de plein fouet l’analyse de Delphine, dont on ne peut pourtant pas suspecter les bonnes intentions. […]
La critique centrale, celle qui vise au cœur de la sociologie objectivante, porte sur le fait que les raisons exprimées par les acteurs ne sont pas prises en tant que telles, dans leurs langages propres, mais réinterprétées dans la grille sociologique.
Il faut lire les articles (désolé, tout est verrouillé par accès universitaire) pour comprendre comment les opinions s’entrechoquent exactement, mais les grandes lignes suffisent : l’acteur rejette – et non pas refuse : rejeter implique avoir étudié, même brièvement, la position sociologique, et ne pas s’y être reconnu(e) – le dévoilement sociologique, qui n’est pas nécessairement flatteur lorsque l’on est un dominé. Être décrit comme dominant n’est pas non plus toujours évident : dans mes propres recherches, je parle souvent d’acteurs dont l’intérêt premier est le contrôle d’un espace social (l’espace associatif en l’occurrence).
L’existence même d’un échange me semble extrêmement positif dans ce cas – félicitations à la revue Genèses, qui a raison de s’exposer à travers cette controverse. La leçon finale identifiée par Alain Desrosières est qu’il faut mettre ce travail à la disposition du maximum possible de personnes concernées, sans se réfugier derrière les prérogatives autoproclamées de la Science avec un grand ‘S’
.
C’est un peu court. En style télégraphico-présidentiel, on peut dire qu’il faut travailler plus pour prouver mieux. Il suffit d’avoir des preuves, et il faut trianguler : construire un raisonnement inductif à partir des données d’entretiens et des archives (identifier motifs et conséquences), puis le confronter aux théories du champ, qui permet de faire le lien entre les différents éléments de l’enquête, et entre le terrain particulier de l’enquête et l’ensemble des relations sociales. L’article mis en cause plus haut effectue ce travail, mais s’y arrête. Voici ce qu’il manque :
Analysis must proceed from triangulation, relying on a few uncontroversial facts, specific knowledge about the [topic's] past and general knowledge about the dilemmas and solutions that emerge in [cases] in similar predicaments.
Jon Elster, Chinese Leaps
, London Review of Books 13(8), 25 avril 1991, p. 9 [mes italiques].
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